À Mouynak, ancien port de pêche du Karakalpakstan, en Ouzbékistan, une dizaine de carcasses de chalutiers rouillent dans le sable. Ici, on ne dit pas que ces bateaux ont été abandonnés : c’est la mer qui est partie. Malika, Gulnara et Zulfiya vivent à quelques centaines de mètres de ce cimetière devenu, malgré elles, l’image la plus célèbre de leur région. Mais chaque matin, elles partent dans la direction opposée, vers l’Aralkoum, le désert né de la disparition de la mer.
Elles y plantent des arbres.
Un désastre façonné à l’abri des regards à Moscou
Il y a soixante-cinq ans, la mer d’Aral était la quatrième plus grande étendue d’eau intérieure du monde. En 1961, la première baisse significative de son niveau est mesurée. La raison ? des ingénieurs soviétiques ont détourné les deux fleuves qui l’alimentent, l’Amou-Daria et le Syr-Daria, pour irriguer les champs de coton d’Ouzbékistan et du Kazakhstan. On fait croire à la population l’enrichissement en échange d’un travail acharné. Le résultat est loin, très loin des promesses. En trois décennies, la mer a perdu l’essentiel de son volume. Certaines années, son niveau baisse de près de 8 mètres. C’est une des pires catastrophes écologiques de l’Histoire.
Mouynak, dont la pêcherie et la conserverie comptaient parmi les plus importantes de toute l’URSS, s’est retrouvée asséchée dès la fin des années 1980. Sa population est aujourd’hui divisée par cinq, le chômage tutoie les 50 %, et plus d’un million d’habitants ont quitté la région de l’Aral pour retrouver un emploi.
Un désert qui empoisonne les poumons
Ce fond asséché que l’on appelle l’Aralkoum, s’étend sur plus de 38 000 km², une surface comparable à la Suisse. Il est saturé de sel et de résidus de pesticides et d’engrais épandus pendant des décennies sur les champs de coton, lessivés par les fleuves puis déposés au fond du bassin. Quand le vent se lève, environ 100 millions de tonnes de ces sables toxiques sont arrachées chaque année et dispersées sur des milliers de kilomètres. Je l’ai constaté à plus de 1500 kilomètres de là et des traces ont même été retrouvées dans le sang de manchots en Antarctique et dans les glaciers du Groenland. Pour les habitants du Karakalpakstan, l’OMS documente depuis longtemps des taux d’anémie, de maladies rénales, de pathologies respiratoires, de cancers et de mortalité infantile parmi les plus élevés au monde, avec un lien établi entre l’exposition à ces poussières fines et la hausse des naissances prématurées.
Le saxaoul, l’arbre qui refuse de mourir
Et pourtant, au milieu de cette catastrophe écologique pétrifiante se dresse un trésor, un joyau. il porte un nom : saxaoul. Le saxaoul est un arbuste endémique d’Asie centrale dont les racines charnues peuvent descendre jusqu’à trente mètres pour capter l’eau des nappes phréatiques. c’est le seul arbre qui puisse survivre dans un sol aussi salé. En s’enfonçant, ces racines fixent les dunes et retiennent le sel ; en surface, ses branches denses ralentissent le vent et limitent le soulèvement des poussières toxiques. Résistant à -30°C, il finit, une fois adulte, par se ressemer naturellement.
Un travail d’orfèvre
C’est ce végétal-rempart que plantent des centaines de femmes dans le cadre du projet « Green Aral Sea », porté par l’ONU en mars 2020 avec le Comité d’État des forêts du Karakalpakstan. le résultat est aussi sidérant que prometteur : plus de 823 000 arbres ont été plantés en cinq ans sur près de 660 hectares, c’est bien au-delà des objectifs initiaux! Depuis 2018, treize coopératives pastorales regroupant environ 65 000 habitants – dont plus de la moitié de femmes – ont créé des pépinières et fourni trente millions de semis au Comité des forêts. Ces micro-pépinières font germer d’autres semis revendus à une fondation locale, créant un revenu d’appoint. Sur le terrain, ce sont donc en majorité les femmes qui assurent la collecte minutieuse, graine par graine, tandis que les hommes interviennent sur la plantation mécanisée — mais partout, les revenus des foyers engagés progressent depuis trois ou quatre ans.
Un avenir qui pousse dans le sable
Pour Malika, Gulnara et Zulfiya, qui arborent un large sourire, chaque rangée plantée a une triple conséquence. Economique : des emplois sont crées là où la pêche a disparu ; sanitaire : les enfants respirent moins de poussière toxique ; agricole enfin : le sol est enfin stabilisé, donc cultivable à nouveau. Personne ici n’imagine la mer revenir jusqu’aux quais de Mouynak. Mais hectare après hectare, avec un travail minutieux et patient, ces femmes font naître, à la place de la mer disparue, une forêt, une économie, et un avenir qui semblait perdu.
Elle me tente,
cette expérience audacieuse de voyage !