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Frédéric Lagrange, photoreporter

LE REGARD DE...

Soyons francs. Lorsque je cale cet entretien avec Frédéric Lagrange, je connais ses photos publiées dans les plus prestigieux magazines de la planète (du New Yorker à Harper’s Bazaar en passant par Vanity Fair), qui m’ont tapé dans l’œil, mais je n’ai aucune idée du personnage qui se cache derrière. Il arrive tout juste de Hong Kong où il vit la moitié du temps. Et quand il n’est pas à NY, il sillonne la planète, de l’Afghanistan à l’Alaska en passant par la Mongolie, où il ausculte avec une sincérité chirurgicale les nomades qui vivent dans les endroits les plus reculés du monde.

Rencontre avec un aventurier passionné, à deux pas de son studio, à New York.

 

Où as-tu inoculé le virus du voyage ?

Je suis un autodidacte. J’ai commencé comme mannequin aux côtés de Mario Testino qui m’a ouvert les yeux sur le monde de la photographie. C’était à la fin des années 90. Il avait une vraie intelligence autour de la création de l’image. Ensuite, j’ai assisté le photographe de mode Nathaniel Goldberg. J’ai eu la chance de faire un premier reportage pour Conde Nast Traveler UK et ensuite la machine était partie. C’est à ce moment-là que j’ai bifurqué de la mode au voyage.

Justement, pourquoi le voyage ?

Ma mère avait vécu à Tahiti et en Côte d’Ivoire. Quand j’étais gamin, elle nous racontait toujours des histoires sur ces pays. J’ai baigné dans un environnement exotique sans vraiment quitter Versailles où je suis né ! Et puis un beau jour, je suis arrivé à NY. J’ai eu instantanément le feeling que c’était ici que j’avais envie de vivre. Ensuite, j’ai poursuivi mon rythme de nomade et ai eu la chance de pouvoir vivre 2 années à Tokyo et de prendre le temps de faire les photos que je voulais, celles qui me procuraient de l’émotion. Aujourd’hui encore, j’ai la chance de conserver cette folle liberté, même lorsque je suis envoyé par un magazine. Mon fil rouge, ce sont les écrivains qui écrivent le texte avant moi, qu’ils soient népalais anglais ou indiens. Mais mes photos transpirent la liberté. Je ne suis jamais obligé de prendre un cliché.

La Mongolie, c’est un de tes pays de prédilection. Pourquoi ?

Là encore, c’est une histoire de famille, mais cette fois avec mes 2 grands-pères… Ils étaient soldats pendant la seconde guerre mondiale et ont été fait prisonniers par les allemands. L’un d’entre eux a été libéré par l’armée soviétique dans laquelle était incorporé un bataillon de 200 mongols. Mon grand-père m’a raconté plusieurs fois cette histoire et il avait souvent les larmes aux yeux. C’est ce qui a certainement généré chez moi un grand intérêt et une vision idyllique de la Mongolie. Depuis 2001, je m’y rends très très régulièrement et je vais enfin publier un ouvrage qui compile les différentes photos prises ces 15 dernières années. Je peux me targuer d’avoir couvert presque tout le territoire et toutes les saisons. C’est un travail méticuleux et sincère. De surcroit parce que j’ai su tisser des liens et une continuité avec les communautés.

As-tu un parti pris esthétique ?

Je fais les choses assez instinctivement. Je dirais que mes portraits sont pris de façon hyper honnête. Le terme « humanity » est très important dans mon travail de photographe. Je crois que mes photos sont empreintes d’une humanité profonde. Il n’y a pas de retouche pas de digital. C’est de plus en plus rare.

Quel regard portes-tu sur l’évolution du monde ?

Le monde voyage en mass market. Le monde est devenu plat. Il ne faut pas se décourager et aller toujours plus loin pour chercher des lieux et des peuples qui soient exempts de ce tourisme soft power. C’est pour cela qu’années après années je repousse les limites de la Mongolie. Pour rencontrer des gens qui ont encore intacte cette sincérité. Et lors de ces rencontres du bout du monde, oui je pense que notre monde est encore bienveillant…

 

Entretien réalisé le 8 novembre 2016 à Dumbo, NY.